Le pouvoir centrafricain et l’initiative africaine de paix – éléments pour l’histoire

A cette veille d’un « Dialogue inclusif » porté par l’Union Africaine, il s’écrit et se dit aujourd’hui bien des contre-vérités concernant la position des autorités centrafricaines par rapport à la Feuille de Route de l’Initiative Africaine pour la Paix en République Centrafricaine… La vérité historique est autre. C’est elle qui sera rappelée ci-après.

Ce rappel des « données de l’affaire » ne préjuge pas de l’appréciation que l’on peut avoir du contenu de ladite Feuille de Route. Chacun a le droit d’avoir la sienne…

Ce texte est extrait de l’ouvrage suivant : Jean-François AKANDJI-KOMBE, La Cour pénale spéciale de la République Centrafricaine : quel projet de justice?, Les Editions de l’IpaP – Institut panafricain d’action et de prospective, Paris, 1er Décembre 2017, pp. 135-136 et 127-130. 

SUR L’ORIGINE INTÉRIEURE DES INITIATIVES EXTÉRIEURES DE PAIX EN CENTRAFRIQUE

[…]

La première donnée caractéristique de la démarche de l’Exécutif centrafricain est d’en appeler à l’extérieur. Le Président Touadéra ne s’en est d’ailleurs jamais caché, et l’a même réaffirmé dans une interview récente : « à l’évidence, nous ne pourrons résoudre la crise centrafricaine qu’avec le soutien de partenaires étrangers, et notamment régionaux »[1].

C’est d’abord vers des Chefs d’Etat de la sous-région qu’une fois investi le chef de l’Exécutif centrafricain s’est tourné pour demander assistance, avec pour interlocuteur privilégié le Président du Tchad, Idriss Deby Itno. Des nombreuses rencontres entre les deux Chefs d’Etat en 2016, à Ndjaména, va ressortir la décision de confier, d’abord à l’Organisation de la Conférence islamique (OCI), puis à l’Union africaine dont Idriss Deby Itno assurait alors la présidence, le soin d’élaborer un plan de sortie de crise. Parallèlement, le Président centrafricain demandait à son homologue angolais, Eduardo Dos Santos, de favoriser la conclusion d’un accord de paix avec les groupes armés. C’est là l’origine des réunions de Benguéla et de Luanda de décembre 2016. Cette demande, il est vrai, n’a jamais été formalisée ni assumée. Reste qu’il peut difficilement être soutenu que le Président Touadéra et le Gouvernement centrafricain aient pu être ignorants d’un processus qui a nécessité l’organisation, à partir de Bangui, du transport des chefs anti-balakas vers l’Angola[2]. Du reste, le Président centrafricain a bien effectué début janvier 2017 une brève visite à Luanda pour s’enquérir des résultats des réunions en question[3]. Il suit de là que l’Initiative africaine de Paix est née sur sollicitation centrafricaine. Il en va à peine différemment de l’Entente de Sant’Egidio.

SUR LES ORIGINES DE L’INITIATIVE AFRICAINE DE PAIX À PROPREMENT PARLER

[…]

A l’origine il y a d’abord une offre de médiation de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI), faite en marge de la réunion de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2016 au Président centrafricain Faustin Archange Touadera et au Président tchadien Idriss Deby Itno, alors Président en exercice de l’Union africaine. Les réticences soulevées par la dimension confessionnelle – islamique – de l’organisation porteuse, considérée comme potentiellement contre-productive dans le contexte centrafricain, ont fini par avoir raison de cette première démarche. D’où la décision de la transformer en initiative africaine. Cette décision fut prise à Ndjamena le 10 novembre 2016 par les Présidents Touadera et Deby Itno. Elle sera confirmée le 31 janvier 2017 par une décision du Sommet des Chefs d’Etat de l’Union africaine officialisant l’endossement de l’initiative par cette organisation.

L’initiative, ainsi dite « africaine », ne renvoie pas moins, en fait, à une pluralité d’acteurs : l’Union africaine (UA) bien sûr, mais aussi la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC), et la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL)[4]. Ces acteurs institutionnels sont incarnés par des hommes, Chefs d’Etat, tous de la Région : Idriss Deby Itno du Tchad pour l’Union africaine ; Ali Bongo du Gabon pour la CEEAC, et José Eduardo Dos Santos de l’Angola pour la CIRGL ; auxquelles vient s’ajouter Denis Sassou Nguesso du Congo en sa qualité de Médiateur international dans la crise centrafricaine. Il n’est pas à exclure, voire il est à peu près certain, que l’élaboration de l’initiative s’est trouvée complexifiée par cette diversité institutionnelle, augmentée des ambitions régionales des différents intervenants présidentiels.

Dès le départ, il était entendu que la conclusion d’un accord de paix et de réconciliation serait le principal aboutissement de l’initiative. Aussi, l’élaboration du document dénommé « initiative », ainsi que de son instrument de mise en œuvre appelé « feuille de route » supposait la réalisation d’un préalable : l’établissement d’un dialogue entre les parties concernées, suivies de négociations sur le contenu dudit accord. Tant l’Union africaine et la CEEAC, à travers leurs Représentations en RCA, que la CIRGL, ont ainsi entrepris de prendre contact avec les différents groupes armés, de favoriser un dialogue entre eux , d’une part, et de faciliter la discussion entre eux et le Gouvernement (à vrai dire le Président Touadera), d’autre part. Le processus qui, de ce point de vue, a été le plus loin est celui conduit par le Président Dos Santos. Il a donné lieu à deux réunions parallèles, le 14 décembre 2016 dans la province angolaise de Benguéla pour ce qui concerne les composantes de l’ex-Séléka[5], et le 28 décembre à Luanda pour ce qui est des groupes Anti-Balaka[6]. Deux documents ont été établis et adoptés à l’issue de ces réunions, avec vraisemblablement l’intention de les transformer ultérieurement en un accord formel ; ce qui paraissait d’autant plus réalisable que ces textes, tout en étant séparés, étaient rédigés en termes quasiment identiques. Ces textes ont fait, selon les termes de M. Hacen Lebatt, l’objet de « discussions approfondies » entre les trois composantes de l’initiative africaine. Ils en disent long sur l’esprit du processus africain. Il faudra donc y être attentif, même s’ils n’ont pas immédiatement connu le destin qui leur était réservé selon toute probabilité, à savoir celui d’un accord en bonne et due forme. On y reviendra.

A défaut pour l’accord de se concrétiser dans ce contexte, les composantes africaines de l’initiative ont décidé, à partir de l’Angola, de concentrer leurs efforts sur la rédaction d’une feuille de route. C’est celle-ci qui sera adoptée à Libreville le 17 juillet 2017 par les trois composantes africaines de l’initiative (l’UA, la CEEAC et la CIRGL) et par le Gouvernement centrafricain[7], sous la dénomination de « Feuille de route pour la paix et la réconciliation en République centrafricaine ».

[…]

Jean-François AKANDJI-KOMBE

[1]Jeune Afrique, 25 sept. 2017. http://www.jeuneafrique.com/mag/472897/politique/faustin-archange-touadera-nous-ne-pourrons-resoudre-la-crise-en-centrafrique-quavec-le-soutien-de-partenaires-etrangers/

[2]Si on ajoute que le transport de certains chefs Séléka s’est faite à partir du territoire tchadien, de Sarr semble-t-il, cette opération aura tout d’une opération triangulaire.

[3]RJDH (Réseau des journalistes pour les Droits de l’homme), Bangui, 11 janv. 2017 : http://rjdh.org/centrafrique-president-touadera-invite-angola-apres-passage-leaders-de-groupes-armes-hostiles-ddrr/

[4]Ne sont pas mentionnés les partenariats internationaux, hors Afrique, lesquels ont gagné en effectivité au long du processus, à savoir les Nations Unies, l’Union européenne et Organisation internationale de la Francophonie, pour l’essentiel.

[5]La délégation des ex-Séléka se composait de Nouradine Adam, Al-Katim Mahamat et Damane Zakaria et Hisseine Koursi.

[6]Les représentants Anti-Balaka à cette réunion étaient : Patrice Edouard Ngaissona, Maxime Geoffroy Eli Mokom-Gawaka, Dieudonné Ndomete, Igor Ludovic Béranger Boutoungara-Lamaka, Judicaël Orofe-Moganazoum, Jean-De-Dieu Ngaïssona, et Guy Gervais Monkpem.

[7]Lequel Gouvernement était représenté alors par le Ministre des Affaires Etrangères, M. Charles Armel Doubane.

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